Madame, Monsieur,

Ces vieilles briques rouges furent celles qui m’ont vu naître et grandir jusqu’à l’âge de 9 ans de 1947 à 1956.

Elles vous accueillent désormais, restaurées et habillées de neuf et mon espoir est qu’elles vous procurent la joie et le bonheur qu’elles recèlent.

La grange y a contenu les gerbes des céréales coupées dans les champs où mon père Léon et Jean l’employé cultivaient en ces lointaines années. Chaque hiver la batteuse de Monsieur Hauguel était alignée au tracteur d’entraînement et à la botteleuse. Marguerite, Gustave, Jean, Louis, Jules, Léon, Suzanne (ma mère), Marie-Louise (la jeune bonne), servaient la machine pendant trois jours, quelquefois sous la neige, toujours dans le froid, mais l’ouvrage mettait en sueur et les rires éclataient parfois dans le tintamarre du moteur du tracteur monocylindre, un Société Française Vierzon, touf, touf, touf… qu’il fallait démarrer à la lampe à souder et à la poignée escamotable du volant embrayeur. La courroie s’envolait vers la poulie de la batteuse et parfois des accidents mortels arrivaient. C’est ainsi que Monsieur Hauguel a été tué, dans une autre ferme. La paillette séparée de l’épi s’entassait devant les pommiers, elle servira d’isolant pour les sous-pentes de la maison et remplira les taies d’oreillers de nos lits.

La toiture refaite à neuf déversait autrefois ses eaux dans un caniveau qui circulait sous les pommiers jusqu’à la mare habité des têtards et les grenouilles vertes. Les vaches s’y abreuvaient en plongeant leur museau entre les feuilles et les lentilles d’eau. Un barque verte – mais peut-être était-elle jaune - s’est languie sur sa rive, nous y tentions des navigations, des combats navals et parfois nos bottent s’y embourbaient.

Bijou, l’énorme percheron habitait l’écurie. Gustave, le charretier, m’y a juché sur le dos très large, un soir, au retour des champs. L’animal, doux, affectueux, puissant et courageux devant la charrue a été orienté vers la boucherie lorsque le gourmand "petit-gris" est apparu pour le remplacer devant les outils agricoles. Ce même tracteur trop gourmand en essence a été rapidement remplacé par un modèle gris et rouge à moteur diesel.

Le cellier éclairé d’une petite lucarne entreposait les fûts de jus de pommes fermenté, les bouteilles de cidre et les tonnelets de calvados fait maison qui seront consommés quotidiennement à la table de la ferme. Les champenoises de "gros cidre" seront sorties pour les jours des fêtes liturgiques ; les baptêmes, les communions, les mariages, Noël, jour de l’an et l’ouverture de la chasse. Les chevrons du plafond supportaient le plancher sur lequel séchaient les grains de blé et d’avoine. Les toiles d’araignées empoussiérées pendaient comme dans les contes. Enfant, nous allions remplir la cruche de cidre dans le frisson des chatouillements des chimères suspendues.

À côté du garage du tracteur, l’établi encombré d’outils – des marteaux, des limes, des faucilles, des faux, des gouges, des ties pour battre le fil de la faux, des varlopes et des burins – que mon père utilisait pour la conception et la réparation des machines, était adossé au mur où pendaient d’autres outils dans ce local aveugle.

Sous l’appentis du mur nord, face au généreux potager, des supports en bois soutenaient les habits de Bijou, des harnais, des longes, des rênes de cuir ou de chanvre.

À l’autre extrémité, le feuillet ; une cabane en bois, fragile au vent, supportait la planche trouée sur laquelle nous nous asseyons pour soulager notre ventre repu. Les feuilles du journal pourvoyaient à l’hygiène très sommaire à l’époque. L’eau courante n’a été distribuée dans le hameau que dix ans plus tard.

Vous habitez désormais ce lieu de ma mémoire. Je vous y souhaite une longue et heureuse vie.

4 janvier 2022 Michel - Octevlle.